Pourquoi l’aspiration de non-nuisance (a·vihiṃsā·saṅkappa) n’est pas comprise dans l’aspiration de non-malveillance (a·byāpāda·saṅkappa)

Lorsqu’on étudie l’enseignement du Bouddha, on est rapidement amené à se pencher sur les quatre nobles vérités, et en particulier sur la noble voie. À cette fin, le Vibhaṅga Sutta (SN 45.8) nous offre une définition de chacune de ses huit composantes. C’est ainsi que l’on trouve la définition de sammāsaṅkappa:

Katamo ca, bhikkhave, sammāsaṅkappo? Yo kho, bhikkhave, nekkhamma-saṅkappo , abyāpāda-saṅkappo, avihiṃsā-saṅkappo. Ayaṃ vuccati, bhikkhave, sammāsaṅkappo.

Et qu’est-ce, bhikkhous, que l’aspiration correcte? L’aspiration de renoncement, l’aspiration dénuée de malveillance et l’aspiration de non-nuisance. Voici ce qu’on appelle l’aspiration correcte.

L’expression « aspiration de non-nuisance » (avihiṃsā-saṅkappa) est souvent traduite par non-violence, non-cruauté, ou « inoffensivité » (harmlessness). Je me suis donc longtemps posé la question: pourquoi avoir distingué l’aspiration de non-nuisance/non-violence/non-cruauté/inoffensivité de l’aspiration dénuée de malveillance? Si je suis sans malveillance, comment puis-je avoir recours à la violence ou à la cruauté?

La réponse à cette question a fini par m’apparaître clairement alors que je séjournais dans un monastère au Sri Lanka. C’est un monastère de forêt où l’on rencontre tous les jours toutes sortes d’animaux, des serpents aux singes en passant par les écureuils (dont certains sont de la taille d’un gros chat – une espèce protégée). Lorsqu’il pleut (ce qui arrive environ 6 à 8 mois par an) il y a énormément d’escargots qui se mettent à parcourir la forêt et qui traversent les chemins bétonnés qui ont été aménagés pour les résidents. Avec la chute incessante des feuilles, ces chemins sont constamment jonchés de menus débris végétaux, et il n’est pas toujours facile de bien voir sur quoi on met le pied. Et donc dans ces moments-là, surtout si on ne fait pas bien attention, on a tendance à écraser des escargots.

À chaque fois, j’essayais d’imaginer ce que pouvait ressentir le pauvre animal à cause de mon manque de considération, et cela provoquait en moi une certaine dissonance cognitive qui me poussait à prendre la résolution de faire plus attention où je mettais les pieds. Un jour, alors que je parcourais le chemin avec un camarade et que je venais de marcher par inadvertance sur l’un d’entre eux, j’ai engagé la conversation avec lui sur le sujet, et il m’a répondu qu’il n’y avait rien de mal de ma part, puisque je n’avais pas intentionnellement écrasé l’animal. Mais je lui ai répondu qu’arrêter là l’analyse de la situation et continuer à marcher sans prendre gare, sans être vraiment de la malveillance, constituait plutôt une sorte d’indifférence face à une souffrance que l’on pouvait éviter d’administrer, fût-ce par inadvertance.

Et cette attitude me paraissait profondément erronée. La réponse correcte me semblait être de se résoudre à être plus présent d’esprit à chaque fois que l’on marche sur ces sentiers pour prévenir ce genre d’accident. Et c’est ainsi que m’est apparue la raison pour laquelle l’aspiration de non-nuisance (avihiṃsā·saṅkappa) est mentionnée séparément de l’aspiration dénuée de malveillance (abyāpāda·saṅkappa): on peut nuire à autrui sans pour autant être malveillant. Il y aurait donc d’un côté la nuisance intentionnelle (avec malveillance, byāpāda) et la nuisance non-intentionnelle (sans malveillance, abyāpāda).

On pourrait également prendre l’exemple des ascètes jaïns qui balayent leur chemin avant d’y marcher afin de s’assurer qu’ils n’écraseront pas d’insectes (c’est pourquoi on les voit généralement représentés avec un balai – en plumes de paon – à la main). Il n’y aurait certainement pas eu de malveillance de leur part à l’égard des insectes, simplement un préjudice dû à une certaine négligence, ce pourquoi ils se sont sentis jusqu’à aujourd’hui forcés de faire tout cela.

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Le balai se trouve juste à droite de l’ascète, car il ne s’en sépare pas

Dans un autre exemple, lorsqu’un moine rassemble du bois pour le feu qui sera utilisé pour laver ou teindre les robes, il se peut qu’il les garde à un endroit où les fourmis ou d’autres insectes ne viendront pas s’y installer, pour éviter qu’ils ne soient brûlés. Le préjudice leur aurait été infligé indirectement et sans malveillance, simplement par commodité, comme cela semble être autorisé par le Vinaya, du moins si l’on en croit l’expert occidental numéro un en la matière, à savoir Ajahn Thanissaro.

Ainsi, abyāpāda·saṅkappa correspondrait à l’aspiration dénuée de malveillance, ou remplie de bienveillance, alors qu’avihiṃsā·saṅkappa consituerait l’aspiration à ne pas porter préjudice à autrui, même par inadvertance, qui s’exprime par une certaine présence d’esprit et un certain nombre de choix, tels que s’organiser pour infliger un minimum de préjudice aux animaux, (pour les laïcs:) acheter un minimum de viande et de produits obtenus par violence envers les animaux, acheter un minimum de denrées produites par des industries qui exploitent la pauvreté des gens etc.

Si je ne me trompe pas, le Visuddhimagga relie abyāpāda·saṅkappa (l’aspiration dénuée de malveillance) à mettā·ceto·vimutti (la libération de l’esprit par la bienveillance) et avihiṃsā·saṅkappa (l’aspiration de non-nuisance) à karuṇā·ceto·vimutti (la libération de l’esprit par la compassion), ce qui a du sens. Celles-ci dont définies à AN 3.66:

ariyasāvako evaṃ vigatābhijjho vigatabyāpādo asammūḷho sampajāno patissato mettāsahagatena cetasā ekaṃ disaṃ pharitvā viharati, tathā dutiyaṃ, tathā tatiyaṃ, tathā catutthaṃ; iti uddhamadho tiriyaṃ sabbadhi sabbattatāya sabbāvantaṃ lokaṃ mettāsahagatena cetasā vipulena mahaggatena appamāṇena averena abyāpajjhena pharitvā viharati.

Un noble disciple, ainsi dénué de convoitise, dénué de malveillance, sans illusionnement, doué de compréhension attentive, constamment présent d’esprit, reste à imprégner une direction d’un esprit rempli de bienveillance, de même la deuxième, la troisième et la quatrième. Vers le haut et le bas, transversalement, dans toutes les directions, envers tous comme envers lui-même, il reste ainsi à imprégner le monde entier d’un esprit rempli de bienveillance, étendu, transcendant, sans limite, sans hostilité, sans malveillance.

 

karuṇāsahagatena cetasā ekaṃ disaṃ pharitvā viharati, tathā dutiyaṃ, tathā tatiyaṃ, tathā catutthaṃ, iti uddhamadho tiriyaṃ sabbadhi sabbattatāya sabbāvantaṃ lokaṃ upekkhāsahagatena cetasā vipulena mahaggatena appamāṇena averena abyāpajjhena pharitvā viharati.

Il reste à imprégner une direction d’un esprit rempli de compassion, de même la deuxième, la troisième et la quatrième. Vers le haut et le bas, transversalement, dans toutes les directions, envers tous comme envers lui-même, il reste ainsi à imprégner le monde entier d’un esprit rempli de compassion, étendu, transcendant, sans limite, sans hostilité, sans malveillance.

 

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